Les supercliniques et la « bobologie »

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Les supercliniques programmées par le ministre de la Santé sont qualifiées de cliniques de « bobologie » par Damien Contandriopoulos, chercheur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal.

Ce que le ministre Barrette met de l’avant, c’est finalement une clinique pour des gens bien portants, c’est la clinique du petit bobo, de « super-petits bobos ».

— Damien Contandriopoulos, RDI, 24h en 60 minutes, 26 avril 2016

Selon ce programme, des centrales de consultation médicale pourraient ouvrir leurs portes 12 heures par jour, 7 jours sur 7, pour traiter les « priorités 4 et 5 », ces cas non urgents qui engorgent inutilement les urgences.

Pour recevoir du financement, les médecins d’une superclinique devront faire parvenir à la RAMQ, chaque année, les factures de 20 000 visites médicales. Plus la RAMQ recevra de ces factures, plus la superclinique touchera du financement.

En deçà de ce quota minimal, la superclinique sera fermée par le ministre. Pour atteindre cette consommation de masse souhaitée, le médecin devra évaluer au minimum cinq patients par heure — soit un patient toutes les 12 minutes, en incluant le temps de rédaction au dossier médical.

Pour augmenter la cadence de ce travail à la chaîne, le ministre fournira à la superclinique une infirmière auxiliaire. Tous les types de problèmes, incluant les plus farfelus et bénins, devront être évalués par le docteur, sans filtre.

En effet, l’infirmière auxiliaire n’est pas habilitée à fournir des conseils médicaux, ni à libérer des patients de manière autonome dans certaines situations, ni à appliquer des protocoles, comme le peuvent les infirmières ayant reçu une formation universitaire. Dans les supercliniques annoncées, point de superinfirmières au programme.

D’un autre côté, contrairement à la caricature que dessine M. Contandriopoulos, les médecins sans rendez-vous voient régulièrement des cas complexes. On y découvre par exemple des cancers, des psychoses, des dépressions, des insuffisances respiratoires, des maladies inflammatoires, des douleurs chroniques ou des maladies professionnelles.

Mais voilà, ces cas s’avèrent imprévisibles. Ils surgissent à travers les fréquentes otites, les conjonctivites et les prévisibles nez qui coulent. Les 12 minutes prévues s’allongent alors, se dédoublent, ou se triplent, et le retard s’installe.

Quand d’autres arrivent — début d’Alzheimer, diabète déséquilibré, perte de poids inexpliquée —, c’est trop tard, c’est complet. Le médecin est occupé à retourner les cas de rhumes à la maison en leur prescrivant de se rincer le nez avec l’eau saline qui se vend sans ordonnance à la pharmacie.

L’obligation décrétée par le ministre de maximiser la consommation de services médicaux non urgents, couplée à une rémunération à l’acte bonifiée les soirs, les fins de semaine et les jours fériés, incitera de toute évidence plusieurs médecins à préférer les situations qui se règlent en moins de 12 minutes et à ne traiter les cas complexes qu’en surface.

Les cas lourds se verront redirigés aux urgences et à des spécialistes déjà surchargés, ou devront revenir un tranquille dimanche soir, ou le soir de Noël.

Les « bobos » seront salutaires, pour répondre aux exigences du programme et pour assurer un roulement maximal des cartes d’assurance-maladie, 12 heures par jour. Car il faudra bien perpétuer le financement de la clinique et combler les périodes creuses de consultation.

En 2016, il est inconcevable qu’un patient avec un simple mal de gorge puisse consulter un médecin. Il est temps de confier à des infirmières qualifiées la responsabilité des cas mineurs, laissant le médecin s’occuper des cas complexes ou instables pour plus de 12 minutes.

Ce serait là vraiment rendre service à la population et justice aux soignants, incluant les médecins. Cela permettrait une allocation judicieuse des ressources publiques, d’une manière qui ne soit ni électoraliste ni corporatiste, mais inspirée de la nécessité diagnostique, thérapeutique et économique.

Avec ces projets d’usines à consommation massive de services médicaux, les cibles imaginées pourraient être atteintes la veille des prochaines élections, si tant est que des médecins choisissent de s’y engager.

Mais sans définir d’abord la pertinence des consultations qui doivent passer devant le médecin, nombreux seront les coûteux bobos qui feront partie des fanfaronnes statistiques.

Par Vincent Demers

6 commentaires

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  1. Marie-Claude Caissie · avril 30, 2016

    Faut-il vraiment payer des infirmières pour dire aux patients de rester chez eux et se reposer ???? Campagnes d’informations massives et santé publique devrait plutôt s’occuper de ce problème.

    • Isabelle marchand · avril 30, 2016

      Voyez vous la place et le budget de prévention dans les objectifs du minstre? Moi non!

    • Amélie Dulac · avril 30, 2016

      Malheureusement oui. Je suis infirmière dans une clinique Sans Rendez-Vous et de ce que je vois depuis 4 ans, c’est que les gens ne sont plus tolérant fasse à la maladie. On ne veut plus prendre le temps de se gurérir et donc, souffrir pendant ce temps guérison. On veut la pilule miracle (comprendre ici l’antibiotique dans 90% des cas) parce que ça fait 3-5 jrs qu’on a la grippe (on sait que ça dure entre 7 à 10 jrs) ou qu’on a mal à l’oreille ou à la gorge depuis moins de 24 hrs. Ça s’est compter les cas de gastro…

    • ML · avril 30, 2016

      En effets je suis daccord avec ma collègue, depuis plusieurs années les patients ont été habitués à sortir dune consultation avec une prescription d’antibiotique qui s’avère trop souvent non nécessaire. Nous devons maintenant faire face à des super bactéries résistantes. Et encore maintenant, beaucoup de praticiens les traitent avec beaucoup d’agressivité, c’est comme si on tuait une mouche avec un mortier. Pourtant il existe de bons guides avec l’INESS qui ont été validés et sont mis a jour continuellement, mais les praticiens aiment mieux agir selon leur ´´feeling’´.

      Cette situation serait probablement moi s fréquente si on engageait des infirmières cliniciennes ou praticiennes compétentes pour regler les bobos des tous les jours avec possibilité de faire des suivis rapides et accessibles pour les patients. Mais comme on peut le constater, la façon avec laquelle le projet est conçu est basée sur les $$ en surplus que nos chers medecins peuvent se faire rapidement.

      Une clinique par cartier, avec un medecin et plusieurs infirmières praticiennes ou cliniciennes qui peuvent prescrire selon des balises claires ferait l’affaire à moidres coûts et en plus, j’ai un scoop pour vous, ca existe déjà, on appele ça un CLSC, mais ne retenez pas trop ces lettres, elles vont bientôt devenir un vestige de notre beau bordelqu’est le systeme de santé. On n’a pas fini de payer avec M.Barrette et sa gang.

      • cmdp · avril 30, 2016

        Évidemment une infirmière avec droit de prescrire des antibiotiques en prescrira moins qu’un médecin car le médecin ne sait pas évaluer adéquatement et donc prescrit plus d’antibiotiques. Comme l’infirmière a été formée pour évaluer, examiner, diagnostiquer et prescrire mieux que le médecin, on peut donc se priver du médecin. Il faut bien lire le dernier éditorial de la présidente de l’OIIQ pour comprendre pourquoi les infirmières doivent remplacer les médecins. C’est la voie de la solution.

  2. Etienne Juneau, PhD · avril 30, 2016

    Vous avez bien raison!