Le coup de baguette magique

Après avoir sorti son bâton pour frapper les médecins avec la loi 20, voilà que le ministre de la Santé dégaine sa baguette magique. Le 26 janvier prochain, le gouvernement interdira aux cabinets de médecins et aux pharmacies de facturer certains frais aux patients. Immédiatement, nous nous réjouissons. «C’est l’heure de sortir dans les rues !», pensons-nous. «Manifestons notre joie, louons notre ministre de la Santé, grand bienfaiteur et défenseur de la gratuité !»

Parmi ces abracadabras préélectoraux, on voit disparaître les frais facturés aux patients pour les prélèvements sanguins dans les cliniques médicales et dans les pharmacies (en général entre 20 et 25 dollars). C’est la même chose pour la vaccination.

Tout bon magicien sait pourtant qu’à chaque métamorphose spectaculaire, il y a quelque part un effet inverse ou une magie noire qui s’opère, question de maintenir l’équilibre cosmique… Pensons aux échographies pratiquées par les radiologistes qui, devenues gratuites par la seule incantation ministérielle, sont en même temps disparues dans les cabinets privés.

Bien que le gouvernement fournira aux cliniques médicales le matériel nécessaire aux prélèvements sanguins et à la vaccination, il ne compensera pas le salaire de l’infirmière, ni le coût des locaux, ni le temps des secrétaires nécessaire à la gestion des rendez-vous de prélèvements ou de vaccination. Ces dépenses étaient la plupart du temps financées par les frais aux patients. Il est donc prévisible que beaucoup de cliniques et de pharmacies congédieront les infirmières non subventionnées qui exécutaient ces services, puisque leur maintien engendrera des pertes financières. Ce ne sont pas les infirmières subventionnées des GMF qui les remplaceront, leurs tâches sont plus complexes. Personne ne voudra évidemment faire ces piqûres bénévolement. Les patients devront alors se déplacer dans les établissements publics destinés à cet effet — de moins en moins nombreux et de plus en plus centralisés — et allonger la file d’attente (au grand bonheur des parcomètres).

Remarquez, dans les pharmacies, les clients qui subissent une prise de sang peuvent en profiter pour acheter des billets de loterie, du chocolat, de l’homéopathie ou du parfum… Il se peut que cela demeure rentable, contrairement aux cliniques médicales.

Ceux qui le souhaitent pourront toutefois continuer de payer pour leurs prélèvements dans des entreprises qui ne sont ni des cabinets de médecins ni des pharmacies. Après tout, les assurances santé privées, pour les nombreuses personnes qui en ont, couvrent déjà ce type de service. Il faut bien refiler la facture à ces sociétés milliardaires de temps en temps. Il est à prévoir que des commerces de la prise de sang écloront près des cliniques médicales. Des entrepreneurs et des infirmières d’affaires sauront bien exploiter cette opportunité. En somme, on aura déplacé le problème et surtout les patients. Un cas classique où l’on aura jeté le bébé avec l’eau du bain, où l’on aura sacrifié le pragmatique au nom d’une idéologie, ou plutôt ici d’un populisme.

Quelle était l’intention du prestidigitateur ? A-t-on voulu éviter que médecins et pharmaciens se placent en apparence de conflits d’intérêts ? On aurait alors pu exiger que les frais facturés aux patients ne dépassent pas le coût de revient, qu’ils ne génèrent aucun profit, qu’ils s’arrêtent au seuil de rentabilité. L’État aurait pu aussi fixer le montant qu’une clinique ou une pharmacie peuvent facturer aux patients pour ces services. Mais le conflit d’intérêts n’est pas une préoccupation habituelle de ce gouvernement. A-t-on plutôt voulu créer une étanchéité totale entre les professionnels rémunérés par la RAMQ et les services non couverts ? Dans ce cas, pour vraiment se péter les bretelles de rendre les services gratuits, le gouvernement aurait pu, comme dans les hôpitaux, supporter tous les coûts liés aux prélèvements et à la vaccination dans les cliniques médicales et les pharmacies, les reconnaître comme des centres de prélèvement et de vaccination de proximité. Là, les patients auraient raison de se réjouir. Cela ne risque toutefois pas de se produire, parce que la gratuité coûte trop cher et finit par disparaître.

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