La double ignorance

Vendredi matin. Mon fils de huit mois me réveille en babillant. Comme chaque matin, je me lève tôt pour m’amuser avec lui. Pendant qu’il est absorbé par un jouet, je lis les nouvelles sur mon téléphone. On annonce aujourd’hui que les médecins devront rendre des comptes. Dans l’un des textes, la journaliste utilise le terme fainéants. Elle commet des erreurs factuelles. Je saute aux commentaires au bas d’une nouvelle. Un lecteur qualifie les médecins d’ordures. Un autre affirme qu’ils préfèrent rester dans leur maison secondaire et jouer une run de golf plutôt que d’avoir du cœur à l’ouvrage. Plusieurs se réjouissent de leur perte d’autonomie professionnelle, de la coercition et du contrôle que les politiciens exercent maintenant sur eux. Je ferme mon téléphone. Je fais rire aux éclats mon bébé avant de le confier à sa mère. Je me prépare pour ma journée de travail, j’ajuste ma cravate. Je porte depuis quelque temps la cravate.

Ce matin, je visite une résidence pour aînés. J’y soigne une centaine de patients dont l’âge moyen avoisine les 89 ans. La plupart se déplacent avec un ambulateur ou en fauteuil roulant avec l’aide d’un préposé. Certains circulent en fauteuil motorisé. Beaucoup affichent des troubles de mémoire ou se plaignent de douleurs chroniques. Sur ma liste, sept patients sont à voir. Les trois heures devant moi ne suffiront pas.

Mon premier patient subit une dépression. Il refuse de quitter son lit pour consulter au bureau médical ou pour être transféré à l’hôpital. Je monte à son chevet à la demande de l’infirmière-chef. J’attends les ascenseurs qui ne viennent pas. D’un étage à l’autre, les résidents s’y entassent avec leur marchette. Mon retard me rend anxieux. Lorsque j’y entre enfin, son appartement sens dessus dessous est révélateur. Des troubles cognitifs compliquent l’évaluation de sa dépression. Il accepte mon plan de traitement. Je l’encourage et le reverrai prochainement.

La patiente suivante demeure trois étages plus bas. Cette fois, je descends par les escaliers, en courant pour rattraper mon retard. Dans son appartement, la dame de 94 ans est assise dans un fauteuil roulant devant sa table de cuisine. Une préposée applique du beurre sur ses toasts, car ses yeux sont presque éteints. Son dos a heurté la poignée de porte lors d’une chute. Une volumineuse ecchymose en témoigne, mais rien ne semble cassé. J’essaie de déterminer la cause de sa chute et d’en prévenir de nouvelles. Sa surdité sévère l’empêche de me comprendre. Je dois répéter chaque phrase, ce qui allonge l’évaluation.

Une autre femme me consulte au bureau médical. Elle est accompagnée de son fils. Elle a été opérée il y a une semaine, à 89 ans. Son poids a chuté à 77 livres en quelques mois. Je demande une évaluation nutritionnelle par le CLSC. On m’expédie par fax un formulaire de deux pages à compléter pour dépêcher une nutritionniste. Je n’aurai pas le temps de le remplir aujourd’hui. Je sens surgir la surcharge de travail. L’anxiété monte d’un cran. Je me plains avec cynisme du formulaire à une préposée, cherchant sa complicité face à la bureaucratie. Empathique, elle comprend l’absurdité. Ma frustration s’évanouit un peu.

Au tour de la résidente suivante, diabétique. Elle souffre d’une douleur sciatique aiguë. Une autre encore, atteinte de démence, me montre une plaie à sa jambe trop enflée. La prochaine se plaint de problèmes urinaires chroniques et manque de magnésium en raison d’un diurétique. Enfin, un homme en quadriporteur, rendu paraplégique par une hémorragie dans sa moelle épinière, souffre de douleurs chroniques invalidantes et de problèmes pulmonaires.

Je tente de rejoindre les travailleurs sociaux de patients inaptes pour obtenir des informations manquantes. Je me bute à des boîtes vocales. On ne me rappellera pas ce jour-là.

Vers midi, j’ai terminé mes visites, mais je n’ai pas terminé mes dossiers. Je dois visiter une autre résidence pour personnes en perte d’autonomie, située à 15 kilomètres. J’y ai pris en charge une vingtaine de patients. En route, j’arrête dans un fast-food. Je mange en dix minutes. J’en profite pour scruter une revue de presse médicale reçue par courriel. Je lis que le ministre va serrer la vis aux médecins. L’article emploie les mots performance et productivité. Dans les commentaires des lecteurs, on rapporte que le gouvernement a donné des centaines de millions de dollars aux médecins, et qu’en conséquence, il est normal qu’on leur serre la vis. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre, apprend-on encore. Je ferme mon téléphone, j’avale mon sandwich. Je regarde une photo de mon fils, je pense à lui, je souris.

Arrivé au vestibule de la résidence, j’ôte mes couvre-chaussures. L’hiver, je porte des couvre-chaussures comme un vendeur d’assurances. J’attends qu’on m’ouvre la porte, protégée par un code d’accès. L’infirmière auxiliaire vient à ma rencontre. Six patients doivent être revus aujourd’hui.

Je réévalue un homme atteint de la maladie d’Alzheimer. Le gouvernement exige que le médecin remplisse périodiquement un formulaire pour autoriser le paiement du médicament qui ralentit la progression de sa maladie. J’effectue son évaluation cognitive, il croit être en mille neuf cent quelque chose. Je remplis le questionnaire en ligne. J’y fournis les justifications requises, en plusieurs pages, avec plusieurs clics. Le temps file. Je n’arriverai pas à terminer mes dossiers aujourd’hui.

À l’unité prothétique, je rencontre une dame atteinte d’un trouble neurocognitif majeur au stade avancé. Elle est inapte à gérer ses biens et sa personne. Son frère, mandataire, l’accompagne. Nous discutons de son niveau de soins. Son frère donne son accord pour qu’on ne procède pas à une réanimation cardio-respiratoire en cas d’arrêt cardiaque. La décision semble raisonnable, le contraire serait futile. Je le note au dossier électronique.

Une autre patiente, rencontrée avec son neveu, souffre de la maladie de Parkinson. Elle a été hospitalisée récemment après une chute. L’hôpital ne m’a pas fait parvenir le résumé de son épisode de soins. Je remplis un formulaire pour commander son dossier. On lui a prescrit un nouveau médicament qu’elle prend trois fois par jour, en plus d’un antidépresseur et d’un somnifère. Les interactions pharmacologiques entre ces médicaments peuvent causer des arythmies cardiaques et augmentent le risque de chutes. Elle n’est pas dépressive et se plaint de trop dormir. Je devrai la revoir pour réévaluer ses médicaments à la lumière des informations manquantes. Elle accepte que je la sèvre de son somnifère.

Plus tard, je cogne à la porte d’une autre dame, mais je n’obtiens pas de réponse. Une préposée croisée dans l’ascenseur m’apprend qu’elle a déménagé à l’étage inférieur. La patiente me demande d’appeler sa fille au téléphone. Cette dernière demeure dans une autre ville, mais s’occupe à distance de toutes les affaires de sa mère. Elle me fait part de l’hospitalisation de sa mère il y a quelques semaines. Encore une fois, on ne m’a pas mis au courant. Il me manque les dernières informations pour bien effectuer mon travail.

Vers 17 heures, j’ai terminé mes visites. L’infirmière auxiliaire a quitté les lieux depuis une heure. Trop tard pour discuter avec elle des changements et des prescriptions. Il me reste à rédiger les rapports de mes treize visites médicales. Un événement familial est prévu dans moins d’une heure. Je n’aurai pas le temps de les finir ce soir-là.

Samedi matin. Mon fils me réveille en babillant. Comme chaque matin, je me lève pour m’amuser avec lui. Pendant qu’il est absorbé par un jouet, je lis les nouvelles sur mon téléphone. La régie de l’assurance maladie augmente ses pouvoirs d’enquête et de sanctions contre les médecins. Elle pourra désormais remonter dix ans en arrière et infliger des amendes substantielles à ceux qui aideront un patient à obtenir des médicaments d’origine au lieu des génériques. Le délai de contestation par les médecins est réduit de six mois à deux mois. Je ferme mon téléphone. J’engloutis mon déjeuner et je confie mon bébé à sa mère. Pendant qu’ils vont visiter le salon des artisans et des métiers d’art, je m’installe à mon bureau, au sous-sol.

Je passe en revue les plus récentes analyses sanguines de mes treize patients. Je téléphone à la préposée d’une résidence pour obtenir les poids manquants et les tensions artérielles. J’utilise un calculateur du débit de filtration glomérulaire selon le poids et l’âge des patients. La plupart montrent une insuffisance rénale de stade 2 ou 3. Je vérifie si les médicaments doivent être ajustés ou cessés selon le degré d’insuffisance rénale. Dans plusieurs cas, les analyses sont trop anciennes. J’envoie par fax-courriel de nouvelles ordonnances de prises de sang. Je me questionne sur la pertinence de chacun des médicaments. Je contacte quelques pharmaciens. J’établis mes diagnostics, mes plans de traitement, de déprescription et de suivi. Je mets à jour les informations au dossier, avec un ordre qui me facilitera ultérieurement la tâche. Je fixe une date de visite de suivi en plaçant un rappel automatique au dossier électronique.

Au bout de cinq heures, j’ai terminé. J’ai le sentiment d’avoir accompli un travail de qualité. Treize patients, treize heures de travail. Comme un ébéniste venant d’achever un meuble à la main, je contemple mes dossiers. Je ferai encore mieux la prochaine fois, me dis-je, avec de nouvelles idées à clarifier auprès de mes patients et des familles. Trop d’informations manquent encore. Le ministre, la régie, les médias, les patients et les commentateurs ignorent que j’ai travaillé ce samedi. On ne demande pas de comptes à rendre pour ce type de travail.

Ma conjointe revient du salon des artisans et des métiers d’art. J’embrasse mon fils. Je regrette d’avoir manqué de temps pour les accompagner. « L’année prochaine ».

Par Vincent Demers

Un commentaire

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  1. Hugues B. · décembre 13, 2016

    Malheureusement, les gens qui prennent le temps d’écrire des commentaires dans les médias Sociaux sont très rarement des gens qui sont bien informé des contextes de travail, des sacrifices et contraintes relié aux travailleurs qu’ils critiques sans modération !

    Trop souvent il s’agit de commentaires gratuits, méprisants et sans fondements, qui sont émis par des personnes qui utilise l’anonymat que leur procure leur clavier !

    Beaucoup plus facile de critiquer que de tenter de réfléchir et comprendre une situation !

    Donc, moi je vous remercie chère médecins et professionnels de la santé pour le travail que vous faites pour nous ! Votre travail n’est pas facile et je suis convaincu que la majorité silencieuse est de mon avis !

    Merci ! 👍🏻