Goûter à sa propre médecine

Atteint un jour par plus de peur que de mal, j’ai abouti en ambulance aux urgences d’un hôpital, y passant la nuit en observation sur une civière, sous des fluorescents aveuglants, près des toilettes.

Privé de sommeil et exténué, empêché de dormir par le bruit des appareils et les voix hautes du personnel qui allait et venait comme on se dépêche dans une station de métro, j’avais l’impression, en pleine nuit, d’être sur une plage animée, sous un ardent soleil cubain. Pour m’infuser le sommeil sous ce joyeux soleil tapageur, on m’avait fait avaler un médicament.

Je goûtais pour la première fois à ma propre médecine.

Pour la première fois, j’étais le patient. J’en comprenais toute l’étymologie. Les professionnels et préposés étaient fort aimables et compétents, mais quelque chose ne tournait pas rond : j’étais dans une machine, une chaîne de démontage, une routine à signes vitaux, une note au dossier, une manière de fonctionner, un système. J’étais dans une machine à boules dont je n’avais plus le contrôle. Quelque chose tiltait à en perdre la boule. Game Over?

Je devenais, d’un coup, illuminé par les aberrations de ce système. Celles qui échappaient auparavant à mon regard de médecin qui vient faire son tour au chevet du patient ou qui envoie son résident à sa place. Celles qui sautent pourtant aux yeux du patient entre deux visites professionnelles aux messages contradictoires, dans un transfert entre deux départements ou dans l’interminable attente pour accéder à la solution. Les aberrations qui se révèlent à vous lorsque l’excellent ouvrier de la santé devant vous, dans sa certitude, dans sa course ou dans son ignorance de votre expérience de malade, passe à côté de vos doutes, de vos souffrances et de vos questionnements.

Je me suis mis à y réfléchir. J’allais même vouloir m’y attaquer, Don Quichotte de la médecine, m’impliquant tous azimuts et me cognant aux pales du moulin à vent de ce système. Des pales comme les réformes qui vont, qui viennent, qui en tournant produisent l’intarissable même vent.

Il y a un peu plus d’un an, j’accompagnais ma conjointe enceinte aux urgences d’un hôpital, où on lui avait fixé un « rendez-vous » de suivi à midi, un dimanche. L’infirmière au triage l’avait classée « Priorité 5 », la même que pour un ongle incarné, selon le tableau explicatif de la salle d’attente. Elle faisait une fausse couche.

Nous avons attendu cinq heures avant de voir le médecin, qui courait entre les salles d’examen et les civières, submergée par le travail comme une personne qui lutte contre un raz-de-marée avec un sceau.

Dans la salle d’attente : rien. Pas même une revue. Seul un écran qui renseignait sur les services de l’hôpital. Pas même un accès Wi-Fi. Rien. Pas même un panneau numérique comme à la SAAQ pour donner une idée du nombre de personnes devant nous. Et le distributeur à boissons qui était hors service. Seule la machine pour payer le stationnement fonctionnait parfaitement et nous tenait compagnie par les motifs de ses lumières et de ses sons répétitifs. Impossible de quitter temporairement la salle d’attente pour se rendre à la cafétéria ou dans un café voisin de l’hôpital, sous peine de perdre son tour. Rien, sauf des tas de personnes qui attendaient comme nous, sur les chaises aussi inconfortables qu’au McDonald’s, mais qui se nettoient bien.

Mon téléphone épuisé, j’ai eu le culot de demander à la réceptionniste s’il y avait un endroit pour le recharger, en attendant. « Nous sommes un hôpital, ici, Monsieur », a-t-elle répondu sèchement, me repoussant de ses gros yeux vers le néant. Je rêvais aux îlots d’attente des aéroports.

Ma conjointe et moi nous disions que d’autres étaient pires que nous : pansements imbibés de sang, enfants affaissés par la fièvre, personnes âgées sur le point de gagner une année de plus.

Je suis allé voir l’infirmière au triage, révélant mon étonnement qu’une fausse couche soit la dernière priorité, à égalité avec l’ongle incarné. Je me suis gardé de lui révéler que j’étais médecin, car j’aurais fait la Une du journal pour tentative d’user de mon statut pour passer devant les autres. Irritée par ma demande et sans doute par des dizaines de demandes similaires, elle m’a répondu qu’un rendez-vous de suivi n’était pas urgent.

Dans l’engrenage de la machine, une fausse couche était de même importance qu’un ongle incarné. C’était une chose fréquente. L’embryon était déjà mort et la mère se tenait debout.

J’étais le patient, j’étais l’accompagnateur, le conjoint, le père. Je goûtais à ma propre médecine, elle avait un goût amer. Oh, oui, je devais faire quelque chose contre cette machine. Et pour commencer, mettre des mots dans l’engrenage.

Par Vincent Demers

Note :  ce billet est également publié au Huffington Post Québec.

7 commentaires

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  1. Anonyme · avril 16, 2016

    Désolée pour vous et votre femme ,mais pour le reste Ç est ça qui est ça ,sensibiliser vos amis médecins et commencer chez vous ds votre hôpital et faites suivre votre évolution merci …

  2. Bellale · avril 16, 2016

    C’est malheureux mais lorsque l’on fait une fausse couche la meilleure place est notre maison.. On ne peut rien faire pendant..

  3. Guy · avril 16, 2016

    Peut-être aussi demandé àa un médecin résident de venir aider pour désengorger l’urgence. Qui selon moi n’est pas une urgence.

  4. Anonyme · avril 16, 2016

    Le jour où on comprendra que c’est des gestionnaires que ça prends pour gérer un hôpital et non des médecins pour faire ce travail, on aura de meilleurs diagnostics organisationnels! Un médecin, ça ne devrait pas faire de l’administration! On fait pitié de s’imposer pareille organisation de santé!

    • cmdp · avril 16, 2016

      Je dirais plutôt la majorité des gestionnaires ne connaissent rien à la médecine et ne peuvent justement gérer en connaissance de cause.

      Certains médecins ont des formation en gestion et une expérience médicale. Ceux-là ont soit trop de pouvoir et se comportent en despote ou encore la machine les tasse et les ignore.

      On est beaucoup plus sympathique à une infirmière gestionnaire qu’à un médecin gestionnaire…

      Pourquoi?

  5. Myriam Gaudreault · avril 16, 2016

    Bravo, un médecin s’exprimant sur les problèmes de notre système de santé, aura peut-être un peu plus de poids… Et désolé pour la fausse couche.

  6. Rachel · avril 16, 2016

    J’ai aussi goûté à cette médecine. Je suis infirmière, et l’année dernière, ma mère a reçu un diagnostic de cancer du sein.
    J’ai tellement été désillusionné du système! J’ai même eu de la difficulté à travailler pendant cette période, je ne voyais que les aberrations.
    Malgré nos connaissances, nous sommes impuissants dans pareil situation et qu’un numéro partis tant d’autre.